Chapitre 1
Nina
— Nina ?!
— Jerem ?
— Punaise, ça fait un bail !
— T’as pas changé !
— Ni toi ! Toujours championne de hand ?
— Toujours.
Nous nous fîmes la bise chaleureusement.
— Tu as vu ça ? On a fini par le marier, finalement !
J’éclatai de rire en tournant ma tête vers le jeune marié qui gesticulait devant l’église.
— Et je ne pensais pas voir ça un jour de mes yeux !
Jérémy suivit mon regard et sourit avec tendresse à son grand frère en train de faire le pitre devant les photographes. J’avais rencontré Frédéric Lambert sur les bancs du MAHB, le Montpellier Agglomération Handball Club, il y avait une dizaine d’années de cela. Nous partagions la même passion pour ce sport. Moi cela m’avait amenée au plus haut niveau, tandis que Fred en avait fait un hobby.
Être invitée à son mariage me touchait beaucoup, car Fred occupait une place spéciale dans mon cœur. On n’oubliait jamais vraiment son premier béguin, pas vrai ? Il avait quelques années de plus que moi et de ce fait il jouissait d’une aura incomparable. Il était l’un des membres les plus charismatiques du club. Et à l’époque, je l’admirais avec des étoiles plein les yeux. Je n’étais pas loin de penser que je devais être l’une de ses plus anciennes amies invitées à ce mariage en observant les autres convives.
— Je ne reconnais pas tout le monde, ce sont des copains de l’école d’art ?
— Oui entre autres, tu connais Fred, il est ami avec la Terre entière. Ah ! Mais je suis con. Tu connais au moins quelqu’un…
Je fronçai les sourcils en le questionnant du regard.
— Donovan est là. Il était dans la haie d’honneur, avec le masque de Spiderman.
J’ouvris de grands yeux choqués en détaillant Jérémy avec stupeur. Les jeunes mariés avaient été accueillis à la sortie de l’église par tous leurs amis déguisés en super héros. J’étais loin d’imaginer que Donovan faisait partie du lot ! Je n’étais pas sûre d’être contente ou contrariée.
Nous étions amis, je crois à l’époque. Mais c’était l’ami le plus énervant, le plus chiant, le plus horripilant de la création. Donovan était un chieur comme peu de chieurs peuvent l’être. Un champion du monde toutes catégories. Son unique but dans la vie avait été de m’emmerder. Tout simplement.
J’adressai un sourire crispé à Jérémy, qui tout en cherchant l’intéressé, semblait à des années-lumière de soupçonner le déplaisir que me causait cette nouvelle.
— Il s’est volatilisé ! Bon, ce n’est pas grave. Tu finiras bien par croiser son chemin.
J’approuvai d’un signe de tête, résignée.
— En attendant, viens avec moi, je vais te présenter aux autres membres de l’équipe.
Il me dirigea vers un groupe attroupé autour de Fred et de sa femme Marie-Anne. Celui-ci quitta ses amis une seconde pour se jeter sur moi et me faire virevolter dans ses bras.
— Nina !
— Repose-moi, pitié ! le suppliai-je en criant de surprise.
Je riais en essayant de me dégager. Je n’étais pas ce qu’on pouvait qualifier un poids plume. En tant que pivot au hand, mon rôle consistait à percer des trouées dans la défense adverse en jouant de mes épaules de déménageur pour les dégommer. Fred avait toujours pris un malin plaisir à me porter comme pour prouver sa force.
— Mais c’est dingue cette manie de soulever les gens de terre, s’exclama Marie-Anne.
— Heu… Marie ? Tu n’as toujours pas remarqué qu’il était irrécupérable[1] ?
Fred mima un coup de poing de super héros dans le bide de son frère. Jérémy esquiva de justesse en éclatant de rire.
— Laisse-moi exprimer ma joie ! Marie-Anne ? Est-ce que tu sais qui est Nina ? C’est le bras magique du MAHB. Ses tirs, ce sont des boulets de canon ! Tu ne te rends pas compte que nous avons une star parmi nous. Elle est dans la sélection nationale, ma chérie !
Marie-Anne me félicita chaleureusement en prenant mes mains dans les siennes. Je rougis légèrement gênée d’être au centre de l’attention. Mais Fred avait dit vrai. Je jouais dans l’équipe nationale et j’avais récemment été élue parmi les meilleures joueuses de France.
Alors que mes pieds touchaient enfin terre, je lissai le tissu de ma robe longue pour cacher mon embarras. J’avais fait un effort vestimentaire pour l’occasion (moi qui ne vivais qu’en jogging), mais je n’étais pas loin de regretter mon choix.
Je tirai discrètement sur le col en V pour recouvrir mon décolleté. Je m’étais laissée convaincre de porter cette robe très échancrée dans le dos et sur la poitrine, mais avec un ami aussi exubérant que Fred, c’était loin d’être une bonne idée.
— T’as vu que Don était là ?!
— Euh… Non. Pas encore.
— Le connaissant, il s’est éclipsé avec sa copine dans un coin tranquille !
— Il est accompagné ?
Je haussai les yeux au ciel avec consternation.
— À quoi est-ce qu’on pouvait s’attendre d’autre de sa part ?
– « Je ne dis pas non » a une réputation à tenir, s’esclaffa Fred.
Je grinçai des dents, car plus le temps passait et moins j’avais envie de le revoir. Donovan était le pire coureur que je n’ai jamais rencontré. On l’avait surnommé « Je ne dis pas non », car il sortait avec n’importe quelle fille qui croisait sa route : petite, grande, blonde, brune, ronde, mince, rousse, à lunette, belle, moche, toutes y passaient. Pourvu qu’elle soit munie d’un vagin, il était OK !
— Eh ben non ! Vous êtes mauvaise langue. Regardez ! Sa copine essaie de l’entraîner sur la piste de danse. Ça n’a pas l’air gagné !
Nous le suivîmes du regard. Il tentait de résister aux œillades séductrices de sa partenaire qui essayait de l’inviter à danser. Je ne voyais que son dos, qu’il avait large et musclé sous son costume noir. Je tiquai un instant. Depuis quand Donovan était-il baraqué ? De mémoire, j’avais le souvenir d’un garçon maigre et longiligne.
Mon regard glissa alors sur sa cavalière. Une fille brune aux longs cheveux de sirène, extrêmement jolie. Je grinçai des dents encore une fois. Manifestement, il avait élevé ses standards. Je devais bien reconnaître qu’ils étaient bien assortis, ne pus-je m’empêcher de penser avec une pointe d’aigreur. À cet instant précis, je regrettai plus que jamais de ne pas être venue accompagnée moi aussi !
C’était vraiment vexant de revoir d’anciens camarades quand ils étaient en couple et vous, non ! Et merde. J’aurais dû mieux me renseigner. Ce fut alors que je ne ressentis plus du tout l’envie de le croiser et de supporter son air goguenard. Je me sentais cruche. Je trouvais donc rapidement une excuse pour m’échapper du groupe avant qu’ils n’interpellent Donovan. Avec un peu de chance, j’arriverais au bout de la cérémonie sans le voir !
Je pris donc le parti de me réfugier au fond de la salle et de le surveiller du coin de l’œil. Je me sentais bête de me cacher comme ça. Qu’est-ce que son opinion pouvait bien me faire ? Une grimace de dépit déforma mon visage. Évidemment qu’il allait se foutre de moi ! On parlait de Donovan Santini quand même !
Je soupirai. J’aurais dû demander à Grégoire de m’accompagner. Un rire désabusé m’échappa. Jamais je n’oserais lui demander un truc pareil. Ça faisait un an qu’il me suivait dans son cabinet de kinésithérapie pour mes contractures musculaires.
Il me plaisait. Il était gentil et attentionné. Il avait un sourire très doux et ses yeux me disaient qu’il était un mec bien. Sauf que voilà, en sa présence, je perdais mes moyens. Je ne parlais que sport avec lui. C’était un sujet de conversation neutre et ça m’empêchait de bégayer lamentablement.
J’étais un cas désespéré avec les garçons qui me plaisaient. Je ne comprenais pas pourquoi j’étais tétanisée à l’idée de leur exprimer mes sentiments ?!
Bref, ces réflexions sinistres ne firent qu’accroître ma rancœur envers Don. Je laissai mon regard suivre sa silhouette. Il respirait la confiance en lui. Ah ! Regardez-le se pavaner comme un mannequin sur un podium de mode. Il avait dû répéter sa démarche pendant des heures chez lui pour arriver à une telle élégance décontractée. Quel con ! Il n’avait aucun mal à attirer à lui toutes ces filles… il n’avait juste qu’à être… lui !
— Argh !!! Mais pourquoi je suis venue au fait ? maugréai-je dans mon coin.
Agacée, je fulminais comme un taureau dans l’arène. Je jetai un coup d’œil à ma montre. Dix-neuf heures trente. Autant me diriger vers la salle du dîner et prendre place. J’allais étudier le plan de table, ça m’occuperait.
En rasant les murs, je parvins à me diriger. J’admirais la décoration, les fleurs, les petites attentions sur les tables. Je flânais entre les tables en lisant les noms devant les assiettes. Je ne connaissais pas la moitié des gens : Arthur, Paul, Lyvia, Chloé, Julie…
— Dis ? Ta voisine de table, tu la connais ? Tiens, regarde. Nina ?
Je sursautai en surprenant cette conversation dans mon dos. Je me retournai avec méfiance. Mes yeux s’agrandirent d’horreur. Et je sentis tout mon corps se statufier.
— Nina ? Non, je ne vois pas. Un membre de la famille de Marie-Anne sûrement…
À quelques mètres de moi se tenaient Donovan et sa copine en train de triturer mon carton de table, d’un air perplexe.
« Fred ? Ne me dis pas que tu as fait ça ? Ne me dis pas que tu m’as placée à côté d’eux ? »
Je me morigénai pour ma stupidité. Pourquoi n’avais-je pas vérifié ça en priorité ? J’aurais pu échanger mon carton ! Mais quelle triple conne ! Au moment où je pensais cela, Donovan leva les yeux en tapotant mon écritoire contre ses longs doigts. Ses yeux couleur chocolat ombragés de sourcils fournis me fixèrent avec perplexité.
Je reçus l’intensité de son regard comme un choc au cœur. Je retins ma respiration. Faites qu’il ne me reconnaisse pas !
Il fronça les sourcils et pencha la tête sur le côté comme le font les chiens en questionnement. Ses yeux se baissèrent sur le carton. Je vis ses lèvres murmurer mon prénom. Un sourire diabolique naquit sur ses lèvres pleines. Je fermai les yeux pour accepter ma défaite. Pas besoin de voir la suite.
— Nina… Nina… Nina… répéta-t-il de sa voix suave et moqueuse. Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Ma Nina ?
J’expirai l’air bloqué dans ma gorge et ouvris les yeux avec courage. Il avait avancé jusqu’à moi, si près que ses pieds touchaient presque les miens. J’étais grande. Mais lui l’était encore plus. Il me dominait avec sur le visage cette expression qui était sa marque de fabrique : un air moqueur, sournois et joueur. Ses yeux pétillaient de malice. Il m’avait reconnue, pas de doute !
— Je ne suis pas…
— Chut ! dit-il avec autorité en posant un doigt sur ma bouche. Ne dis pas des choses que tu pourrais regretter…
Il souriait à s’en fendre les joues tout en mordillant sa lèvre inférieure. Je tiquai un moment, car quelque chose avait changé… Je l’examinai attentivement sans parvenir à déterminer quoi. Puis soudain la lumière se fit dans mon esprit. Il avait fait redresser ses dents ! Instinctivement, je posai ma main sur sa bouche pour cacher son sourire. Je vis ses yeux s’agrandir de stupeur.
— Ce ne sont pas tes dents ?!
Il fronça les sourcils, manifestement perplexe, puis éclata de rire contre ma paume. Cela me procura des chatouillis qui remontèrent le long de mon bras. Il prit ma main dans la sienne et libéra sa bouche.
— Vive l’orthodontie ! dit-il en haussant suggestivement les sourcils et en souriant de plus belle. Tu aimes ?
J’évaluai encore son sourire et réservai mon jugement pour plus tard, car l’expression qui s’y dessinait, je la connaissais par cœur. Il préparait déjà ses vannes bien senties.
— Tu la connais ?
Il se tourna vers sa compagne d’un bond, l’air plus enthousiaste que jamais.
— Maeva ! Laisse-moi te présenter ma meilleure amie, celle qui ne m’a pas quitté de toutes nos années collège… Maeva… Bulldozer… Bulldozer… Maeva.
Je toussai d’indignation en le fusillant du regard. Il n’avait pas osé quand même ?
— Bulldozer ? C’n’est pas Nina son nom ?
— Personne ne l’appelait comme ça ! Cette fille est un tank, un char d’assaut, un bulldozer… regarde un peu ses bras !
Sans autre forme de procès il pinça mes biceps pour prouver ses dires. Il se mordait la lèvre pour s’empêcher d’éclater de rire. Il prit mon poignet entre ses doigts et brandit mon bras en l’air pour montrer mes muscles. Je me dégageai de sa prise d’un coup sec.
— Toi, t’es toujours aussi con ! persifflai-je en le mitraillant du regard.
— Oh ! Oh ! Oh ! Regardez-moi ces yeux verts qui lancent des éclairs. Hum ? Il est fâché, fâché, mon petit Bulldozer.
Il s’était baissé à ma hauteur pour planter ses yeux rieurs dans les miens.
— Je vais t’en coller une, tu le sais ça ?
Je grinçais littéralement des dents. Il me provoquait. Entre ses yeux étirés en deux fentes sournoises et sa langue qui se léchait les babines à l’idée des vacheries qu’il allait me débiter, je voyais qu’il prenait son pied. Je ne l’avais pas vu depuis dix ans, et c’était comme si rien n’avait changé.
C’était ça, nos échanges dans la cour de récré. Dès que la sonnerie retentissait, Don se glissait derrière moi dans les couloirs du collège. Il passait son bras sur mes épaules et me susurrait à l’oreille une vanne qui me faisait dévisser. Je passais le reste de la pause à le frapper. Il accusait mes coups, en esquivait d’autres, en bloquait certains.
Dans ces moments-là, il emprisonnait mes poignets et on se poussait l’un l’autre jusqu’à ce que l’un de nous deux cède. Je gagnais souvent. À l’époque, il était fin et nerveux. Il avait de la force, mais j’arrivais à le maîtriser quatre-vingts pour cent du temps. Les rares fois où il prenait le dessus sur moi, il fanfaronnait pendant des heures avec ça !
Perdue dans mes souvenirs, je décrochai un instant le fil de notre duel de regard. Mais quand je revins à moi, je surpris celui de Don en train de se balader sur mon corps. Il semblait captivé par le petit pompon qui pendait au bout de la corde, celle qui retenait ma robe dans le dos et sous ma poitrine. Quand il comprit que je l’avais grillé, il sourit comme un chat en m’adressant un clin d’œil aguicheur.
Je le jurai, j’allai lui tordre le cou. La colère qui m’habitait avait fait augmenter mes pulsations cardiaques. J’étais pleinement consciente du dandinement de ma poitrine exposée, au rythme de mes respirations saccadées. J’étais mortifiée de lui fournir ce spectacle et l’occasion de se moquer de moi, une fois de plus.
Furieuse, je lui arrachai mon carton des mains.
— Je vais manger ailleurs. Le plaisir des retrouvailles a été de courte durée.
— Ooooh ! Allez ! Bulldozer ! Je m’excuse. Je plaisantais !
— Excuses non acceptées, connard. Je préfère m’en aller. Je n’ai pas envie de ruiner le mariage de Fred en te cassant la gueule.
[1] Cf Irrécupérable geek, la romance de Fred et Marie-Anne.
Laetitia
Elle est coach en écriture et plus particulièrement en écriture de comédie. Elle est également romancière et scénariste. Elle écrit des comédies romantiques et des romans jeunesse d'aventures signés Elle David.